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Lait : comment on a créé la crise actuelle et la prochaine...

C’est un plan social qui dure depuis quarante ans et se mesure en dizaines de milliers d’emplois détruits chaque année. En France, une exploitation agricole disparaît toutes les vingt minutes. La routine. La « disparition des paysans », maintes fois énoncée, n’est même plus digne d’attention.

La « modernisation » est à ce prix : on dégraisse ! La gestion des crises agricoles consiste donc pour l’essentiel à organiser la sortie du métier d’un nombre toujours plus grand d’agriculteurs, en attendant la prochaine crise et une nouvelle vague de départs.

Dans tout autre secteur d’activité, on jugerait un tel effondrement insoutenable. S’agissant des paysans, pas d’indignation. La faiblesse de la paysannerie fait, paraît-il, la force d’une économie moderne. Ainsi le philosophe Marcel Gauchet se réjouissait-il, en 1990, « de voir s’éteindre l’une des espèces les plus irréductiblement rebelles à l’esprit authentique de la démocratie ». Une fois le paysan disparu, l’entrepreneur agricole pouvait entrer sur la scène de l’histoire. Libre, conquérant et moderne.

On a donc modernisé, sous l’égide conjointe de la Politique agricole commune (PAC), de l’Etat et la puissante FNSEA. On a choisi de « monter dans le train du progrès » et d’en débarquer sans ménagement ceux qui ne tenaient pas la cadence, ces « célébrants niais de la convivialité villageoise » (Gauchet, toujours), réactionnaires patentés et probables handicapés de la compétition globale.

 Produire, produire toujours plus

Il fallait produire, produire toujours plus et dans des fermes toujours plus grandes. Le mot d’ordre est toujours d’actualité. Tant pis -tant mieux, même- si les fermes sont moins nombreuses ; tant pis si cette course insensée provoque la chute des cours : on compensera les pertes par l’augmentation des volumes ! Et si les pertes sont trop lourdes, les entrepreneurs dynamiques peuvent espérer le secours de la puissance publique, qui épongera les pertes.

Les génies de la finance priant, pitoyables, les Etats de combler les trous qu’ils ont creusés n’ont rien inventé. Tout aussi fermement convaincus que les traders des vertus de la dérégulation, les mastodontes de l’agriculture officielle connaissent les miracles de l’intervention publique, lorsqu’elle socialise les pertes et laisse les bénéfices privatisés.

C’est ainsi que chaque crise fabrique les conditions de la suivante : l’élimination des producteurs les plus touchés rend possible l’augmentation des capacités de production de ceux qui restent. Toujours plus de volumes, sur des marchés toujours plus saturés. Lorsque les marchés intérieurs n’en peuvent plus, les aides publiques soutiennent l’écoulement à bas prix sur des marchés étrangers, quel qu’en soit le coût pour les producteurs locaux.

Et lorsque cela ne suffit plus, la crise. Colère. Mouvements. Mine contrite du ministre du moment, qui s’affiche compréhensif. Déblocage des « réponses d’urgence » puis aides, forcément, à la « cessation d’activité ». Moins d’exploitations, solution récurrente des règlements de crise, au bénéfice des toujours plus gros, qui rêvent leur ferme en usine, et de l’aval de la filière, transformateurs et distributeurs, dont le chiffre d’affaires monte à mesure que baisse le nombre de producteurs.

  La modernisation s’est retournée contre les fermiers

C’est ainsi, depuis des années, que les Commissions départementales d’orientation agricole (CDOA) approuvent l’agrandissement de structures aux montages technico-économiques fragiles. Car, outre qu’elle provoque de lourds dommages environnementaux et sanitaires, cette échappée perpétuelle vers le gigantisme des exploitations a ses revers économiques.

En permanence poussé à l’investissement, contraint de faire plus grand, plus mécanisé, plus intensif, l’entrepreneur agricole voit augmenter ses coûts de production bien plus vite que ses prix de vente. La plupart de ces « entrepreneurs » voulaient de bonne foi le développement, la modernisation, la technique, et s’affranchir de la vieille condition paysanne pour « vivre comme dans les autres métiers ». La modernisation s’est retournée contre eux : les fermes sont plus grandes, mais les fermiers ne sont pas mieux portants.

Trois petites fermes valent mieux qu’une grande, lançait hier la Confédération paysanne. L’histoire rend justice à cette formule. Dans le paysage sinistré de la production laitière, ceux qui s’en sortent sont ceux qui ont construit « à côté » des standards, ont délibérément choisi une autre voie, plus modeste, que celle où poussaient les conseillers et les techniciens officiels : praticiens de l’agriculture durable et pionniers de la bio, longtemps ringardisés en babas-cool nostalgiques et désormais salués pour avoir vu juste.

En revendiquant le maintien des quotas laitiers, c’est-à-dire la maîtrise de la production, les « grévistes du lait » reprennent leurs mots d’ordre. En cela, ce mouvement est l’une des rares bonnes nouvelles des dernières années en agriculture. En se voulant dès son origine une lutte de dimension européenne, elle dément l’idée qu’on pourrait résoudre les problèmes en divisant entre eux les agriculteurs français, allemands, italiens, polonais…

Elle réaffirme l’urgence d’une réforme de la Politique agricole commune, qui renforce les outils de régulation des marchés, favorise l’emploi paysan plutôt que les marges des industries agro-alimentaires, et préserve les ressources naturelles.

 Engager sans tarder la transition de notre agriculture

En se révoltant contre la hiérarchie du syndicalisme majoritaire, les grévistes démontrent qu’ils ne sont plus dupes d’un système qui dévore ses propres enfants. Ils rompent, d’une façon encore ténue mais qu’on espère tenace, avec le productivisme et les illusions de grandeur que beaucoup d’entre eux, sans doute, ont hier partagées.

De tout cela, il faudra bien tirer des conclusions. Si l’on veut répondre à cette crise sans créer les conditions des suivantes, il faudra suivre l’accablant constat de Nicolas Hulot : « Le modèle économique dominant n’est plus la solution, mais bien le problème. »

Et engager sans tarder la transition de notre agriculture vers les pratiques portées par ceux et celles qui les premiers ont perçu que la modernisation agricole s’était emballée, causant davantage de dommages que de bien-être. Qui ont montré, sur leurs exploitations, qu’une agriculture tout à la fois économe des ressources, protectrice de l’environnement et créatrice d’emploi et de valeur ajoutée était possible.

Il est encore temps de les écouter, si l’on veut éviter une prochaine crise, plus profonde encore.

François Dufour, syndicaliste paysan

Yannick Jadot, député européen Europe Ecologie

Mickaël Marie, secrétaire national adjoint des Verts

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